En bref. La mise en demeure est l’acte par lequel un créancier exige formellement l’exécution d’une obligation. Aucune forme n’est imposée, mais son contenu doit être clair. Elle fait courir les intérêts de retard, conditionne plusieurs sanctions du contrat et prépare l’action en justice. Elle n’interrompt pas la prescription.
Une facture restée impayée, une livraison qui n’arrive pas, un chantier abandonné : avant de saisir un juge ou de rompre un contrat, le créancier doit presque toujours passer par une étape écrite, la mise en demeure. Mal rédigée ou envoyée trop tard, elle perd une bonne partie de son utilité. Voici ce que dit le droit, ce qu’elle produit et comment la rédiger.
Qu’est-ce qu’une mise en demeure ?
La mise en demeure est une interpellation adressée par le créancier à son débiteur pour lui demander d’exécuter son obligation : payer une somme, livrer une chose, réaliser une prestation, cesser un comportement. Elle marque le passage d’un simple retard, toléré, à un retard officiellement constaté et reproché.
Le Code civil la définit à partir de ses formes possibles. Selon l’article 1344, le débiteur est mis en demeure de payer soit par une sommation, soit par un acte portant « interpellation suffisante », soit, si le contrat le prévoit, par la seule exigibilité de l’obligation. Autrement dit, la loi ne fixe pas de modèle obligatoire : ce qui compte est que le débiteur comprenne sans ambiguïté ce qu’on attend de lui.
La mise en demeure se distingue de la simple relance commerciale. Un courriel aimable rappelant une échéance n’est pas nécessairement une mise en demeure : le juge recherchera si le courrier exprimait une exigence ferme d’exécution.
Dans quels cas est-elle nécessaire ?
La mise en demeure n’est pas toujours une obligation, mais le Code civil en fait le préalable de la plupart des sanctions de l’inexécution d’un contrat. Depuis la réforme du droit des contrats entrée en vigueur en 2016, elle est exigée notamment :
- pour obtenir des dommages et intérêts : sauf inexécution définitive, ils ne sont dus que si le débiteur a préalablement été mis en demeure de s’exécuter dans un délai raisonnable (article 1231) ;
- pour faire jouer une clause pénale : sauf inexécution définitive, la pénalité n’est encourue que lorsque le débiteur est mis en demeure (article 1231-5) ; voir notre guide sur la clause pénale et la sanction de l’inexécution ;
- pour mettre en œuvre une clause résolutoire : la résolution est subordonnée à une mise en demeure infructueuse, sauf si le contrat prévoit qu’elle résulte du seul fait de l’inexécution (article 1225) ; le mécanisme est détaillé dans notre article sur la clause résolutoire, qui permet de rompre un contrat sans juge ;
- pour résoudre le contrat par notification : sauf urgence, le créancier doit d’abord mettre en demeure le débiteur défaillant de s’exécuter dans un délai raisonnable (article 1226) ;
- pour faire exécuter l’obligation par un tiers ou réduire le prix en cas d’exécution imparfaite (articles 1222 et 1223).
En dehors de ces hypothèses, envoyer une mise en demeure reste presque toujours utile : elle fixe une date, prouve que le créancier a réclamé son dû et montre au juge qu’une solution amiable a été recherchée.
Les effets juridiques d’une mise en demeure
Une mise en demeure valable produit plusieurs effets, qui diffèrent selon la nature de l’obligation.
| Situation | Effet de la mise en demeure | Texte |
|---|---|---|
| Dette d’une somme d’argent | Fait courir l’intérêt moratoire au taux légal, sans que le créancier ait à prouver un préjudice | C. civ., art. 1344-1 |
| Obligation de délivrer une chose | Met les risques de la chose à la charge du débiteur, s’ils n’y sont déjà | C. civ., art. 1344-2 |
| Demande de dommages et intérêts | Condition préalable, sauf inexécution définitive | C. civ., art. 1231 |
| Clause pénale | Rend la pénalité exigible, sauf inexécution définitive | C. civ., art. 1231-5 |
| Clause résolutoire | Ouvre la résolution si elle reste infructueuse, sauf clause contraire | C. civ., art. 1225 |
| Prescription de l’action | Aucun effet : elle n’interrompt pas le délai | C. civ., art. 2240 à 2244 |
Entre professionnels, les factures impayées produisent en outre des pénalités de retard et une indemnité forfaitaire pour frais de recouvrement, qui obéissent à leurs propres règles : elles sont présentées dans notre guide sur les pénalités de retard et l’indemnité forfaitaire de recouvrement. Le taux de l’intérêt légal, lui, est fixé par arrêté chaque semestre et diffère selon que le créancier est un particulier ou un professionnel : vérifiez le taux en vigueur à la date de votre courrier.
Le piège de la prescription
C’est l’erreur la plus répandue : croire qu’une lettre recommandée « arrête le compteur ». Il n’en est rien. Les causes d’interruption de la prescription sont énumérées limitativement par le Code civil : la reconnaissance de sa dette par le débiteur (article 2240), la demande en justice, même en référé (article 2241), et les mesures conservatoires ou actes d’exécution forcée (article 2244). La Cour de cassation l’a rappelé à plusieurs reprises : une mise en demeure, même envoyée en recommandé avec avis de réception, n’interrompt pas la prescription.
Or le délai de droit commun des actions personnelles ou mobilières est de cinq ans à compter du jour où le titulaire du droit a connu ou aurait dû connaître les faits lui permettant de l’exercer (article 2224). Certains délais sont plus courts, notamment dans les relations entre un professionnel et un consommateur. Un créancier qui enchaîne les relances pendant des années sans jamais agir en justice peut donc voir sa créance prescrite. Si l’échéance approche, la mise en demeure ne suffit plus : il faut une action ou, à défaut, obtenir du débiteur une reconnaissance écrite de sa dette.
Quelle forme choisir ?
La loi ne pose pas de forme obligatoire, mais la question de la preuve est décisive : en cas de contestation, c’est au créancier de démontrer que la mise en demeure a été envoyée et reçue. Trois voies sont couramment utilisées.
- La lettre recommandée avec avis de réception. C’est la forme la plus courante : elle date l’envoi et, en principe, la réception. Conservez la preuve de dépôt, l’avis de réception et une copie du courrier.
- La lettre recommandée électronique. L’article L100 du Code des postes et des communications électroniques lui reconnaît la même valeur qu’une lettre recommandée papier, à condition qu’elle soit délivrée par un prestataire de service qualifié au sens du règlement européen eIDAS.
- La sommation par commissaire de justice. Acte signifié par un commissaire de justice (anciennement huissier), elle offre la preuve la plus solide et marque fortement la volonté du créancier. Elle a un coût, à vérifier auprès du professionnel.
Un simple courriel ou une lettre ordinaire peuvent valoir mise en demeure s’ils contiennent une interpellation suffisante, et le contrat peut même prévoir que la seule échéance vaut mise en demeure. Mais la preuve devient alors plus fragile. Lisez aussi les clauses du contrat : il impose parfois une forme ou un délai particulier.
Les mentions à faire figurer
Aucune liste n’est imposée par la loi, mais une mise en demeure efficace contient au minimum :
- l’identité complète du créancier et du débiteur (dénomination, adresse, éventuellement numéro SIREN) ;
- la mention explicite « mise en demeure » dans l’objet ou le corps du courrier ;
- l’origine de l’obligation : contrat, bon de commande, facture, avec leurs références et dates ;
- l’exigence précise : somme due en principal, chose à livrer, prestation à achever, comportement à cesser ;
- un délai d’exécution raisonnable, exprimé en date ou en nombre de jours ;
- les suites envisagées à défaut d’exécution : action en justice, résolution du contrat, application d’une clause pénale ;
- la date et la signature.
Le ton doit rester factuel. Les menaces disproportionnées, les accusations sans preuve ou la mention de sanctions que le créancier n’a pas le droit de prendre affaiblissent le courrier et peuvent se retourner contre lui.
Quel délai laisser au débiteur ?
Le Code civil parle de « délai raisonnable » sans le chiffrer. Tout dépend de la nature de l’obligation : régler une facture échue ne demande pas le même temps que reprendre un chantier ou remplacer une machine défectueuse. Le délai prévu au contrat, s’il existe, doit être respecté. À défaut, fixez un délai qui laisse réellement au débiteur la possibilité de s’exécuter : un délai trop bref pourrait être jugé insuffisant, notamment si la mise en demeure prépare une résolution du contrat.
Modèle de lettre de mise en demeure de payer
Le modèle ci-dessous concerne une facture impayée entre professionnels. Adaptez-le à votre situation, en particulier les références, le montant et les suites envisagées.
[Dénomination du créancier]
[Adresse]
[SIREN][Dénomination du débiteur]
[Adresse]Lettre recommandée avec demande d’avis de réception
[Lieu], le [date]
Objet : mise en demeure de payer — facture n° [numéro] du [date]
Madame, Monsieur,
Par [contrat / bon de commande] du [date], notre société vous a fourni [description de la prestation ou des marchandises]. Cette prestation a donné lieu à la facture n° [numéro] du [date], d’un montant de [montant] euros TTC, payable au plus tard le [date d’échéance].
Malgré [notre relance du (date)], cette facture demeure impayée à ce jour.
Par la présente, nous vous mettons en demeure de nous régler la somme de [montant] euros dans un délai de [nombre] jours à compter de la réception de ce courrier.
Nous vous rappelons que cette somme porte intérêts dans les conditions prévues par nos conditions générales de vente et par la loi, et que l’indemnité forfaitaire pour frais de recouvrement est due de plein droit.
À défaut de règlement dans ce délai, nous nous réservons le droit d’engager toute procédure utile au recouvrement de notre créance, sans autre avis.
Nous vous prions d’agréer, Madame, Monsieur, l’expression de nos salutations distinguées.
[Nom, qualité et signature]
Pour une obligation autre qu’un paiement (livraison, travaux, restitution d’un bien), remplacez la demande de règlement par une description précise de ce qui doit être fait, et indiquez la sanction contractuelle envisagée : exécution par un tiers, réduction du prix ou résolution.
Et si la mise en demeure reste sans réponse ?
Passé le délai fixé, plusieurs voies s’ouvrent au créancier, qui ne s’excluent pas.
- Rechercher un accord. Un échéancier de paiement, une remise partielle en échange d’un règlement rapide : un accord peut être formalisé par écrit, voire par un protocole transactionnel qui met fin au litige. Un tiers neutre peut aussi aider les parties, dans le cadre d’une médiation entre entreprises.
- Engager une procédure simplifiée de recouvrement. Pour une créance certaine, liquide et exigible, la requête en injonction de payer pour recouvrer une facture impayée est une procédure rapide, sans audience dans un premier temps.
- Saisir le juge. Pour les litiges dont l’enjeu n’excède pas 5 000 euros, l’article 750-1 du Code de procédure civile impose en principe, à peine d’irrecevabilité, une tentative préalable de règlement amiable (conciliation, médiation ou procédure participative), sauf exceptions. Une simple mise en demeure ne remplace pas cette tentative. La Cour de cassation a toutefois estimé, dans un avis du 25 septembre 2025, que cette exigence ne s’applique pas à la requête en injonction de payer. Faites vérifier la procédure adaptée à votre dossier.
- Tirer les conséquences sur le contrat. Si le contrat contient une clause résolutoire ou si l’inexécution est suffisamment grave, la mise en demeure restée infructueuse permet d’envisager la résolution.
Recevoir une mise en demeure : comment réagir ?
Côté débiteur, une mise en demeure ne doit jamais être ignorée. Elle fait courir des intérêts et prépare souvent une action. Vérifiez d’abord son bien-fondé : la somme réclamée est-elle due, la prestation a-t-elle été correctement exécutée, la facture est-elle conforme ? Si vous contestez, répondez par écrit, en motivant votre position et en joignant vos pièces. Si la dette est fondée mais que vous ne pouvez pas payer immédiatement, proposez un échéancier : un accord écrit vaut mieux qu’un silence. Gardez à l’esprit qu’une reconnaissance écrite de la dette interrompt la prescription : formulez vos réponses avec précision.
Questions fréquentes
Une mise en demeure par e-mail est-elle valable ?
Elle peut l’être si elle contient une interpellation suffisante : la loi n’impose pas de forme. Mais la preuve de sa réception est plus difficile à rapporter. Une lettre recommandée, papier ou électronique qualifiée, reste préférable.
Une mise en demeure interrompt-elle la prescription ?
Non. Seules la reconnaissance de dette, la demande en justice et les mesures conservatoires ou d’exécution forcée interrompent la prescription. Une lettre recommandée n’y suffit pas.
Faut-il un avocat pour envoyer une mise en demeure ?
Non, le créancier peut l’envoyer lui-même. Un courrier d’avocat ou une sommation par commissaire de justice peut toutefois renforcer son poids, surtout lorsque l’enjeu est important.
Que se passe-t-il si le débiteur refuse la lettre recommandée ?
Le refus ou la non-réclamation du pli ne prive pas nécessairement la mise en demeure d’effet, mais la situation est source de discussion. Conservez tous les justificatifs d’envoi et, en cas de doute, doublez l’envoi par un autre moyen ou recourez à un commissaire de justice.
La mise en demeure est-elle obligatoire avant une injonction de payer ?
La procédure d’injonction de payer ne l’impose pas en tant que telle, mais une mise en demeure préalable est vivement recommandée : elle fait courir les intérêts et démontre que le paiement a été réclamé.
En résumé
La mise en demeure est l’interpellation formelle du débiteur par le créancier. Libre dans sa forme, elle doit être précise dans son contenu : origine de l’obligation, exigence, délai, suites envisagées. Elle fait courir les intérêts moratoires, conditionne les dommages et intérêts, la clause pénale et la clause résolutoire, mais n’interrompt pas la prescription. Envoyée en recommandé ou par commissaire de justice, elle ouvre la voie à un accord amiable, à l’injonction de payer ou à l’action en justice. Le texte de référence reste la sous-section du Code civil consacrée à la mise en demeure.
